"Je me souviens de mon jeune temps dès l’âge de sept ans, je me suis souvent dit, au cours de ma vie qui ressemble à un vrai roman, que si j’avais eu à certains moments un cahier couché là devant mes yeux, j’aurais pu y écrire toute mon histoire, sans que ma mémoire ne me fasse défaut à quelque moment que ce soit… Mes souvenirs sont étrangement nets et précis depuis l’enfance. Rien ne m’a échappé… C’est incroyable à mon âge de se souvenir de tout cela avec autant de précision, jusqu’au temps qu’il faisait à telle ou telle date… C’est une sorte de don que de me rappeler de tout cela, je ne me l’explique pas, jamais je n’ai décidé d’entretenir tel ou tel souvenir. Ils me reviennent en mémoire sans que je ne contrôle quoi que ce soit, je me souviens des noms, des visages, des gestes généreux de certains que je n’oublierai jamais, tout cela est gravé dans ma mémoire si profondément. Il y a beaucoup de choses que je n’ai pas dites à mes enfants et mes petits-enfants, je n’ai pas eu le temps ou l’occasion de tout leur raconter ! J’ai coutume de leur dire que j’ai eu une vie si remplie - de bonnes et de mauvaises choses ! - qu’il faudrait en faire un livre ! C’est ce que j’ai décidé de faire aujourd’hui à mon grand âge ! Pour vous dire, je me souviens qu’en 1928, le blé germait !"
"Je dédis ce livre à mes enfants qui sont restés tout au long de ma vie tumultueuse et laborieuse mon équilibre et ma raison de vivre. J’ai eu beaucoup de chance avec eux, ils ne m’ont apporté que bonheurs et satisfaction, ce n’est pas le cas dans toutes les familles ! Ils sont tous d’une gentillesse avec moi ! Je pense qu’ils sont peut-être reconnaissants de ce que j’ai pu vivre pour eux dans ma jeunesse, car j’ai toujours privilégié leur bien-être, leur équilibre et leur santé avant toute chose. J’ai connu de rudes épreuves, perdu deux enfants en bas âge – et c’est là ce qu’une mère peut connaître de plus terrible au long de sa vie, on ne s’en remet jamais vraiment. J’ai perdu Eugène tragiquement au bout de trois ans de vie commune, trois ans de bonheur. Sans mes enfants, j’aurais quitté ce monde depuis bien longtemps. Ils ont été ma joie et ma soif de vivre. Je n’ai jamais compté mes heures de travail, il filait devant moi et ce, tout au long de ma vie. J’ai su apprécier les bonheurs que la vie a pu m’apporter "
"La vie n’est pas un long fleuve tranquille… Dès l’âge le plus tendre, elle réserve des surprises, créé, tisse, défait, déchire des liens au sein d’une même famille, elle forge les esprits. Le temps passant, l’on se sent plus aguerri face aux événements, mais la vie est si imprévisible : il faut savoir savourer les beaux instants, préserver l’harmonie, chasser les soucis, protéger les siens, pardonner, ignorer les offenses et braver les événements avec courage. Que serait la vie sans l’amour que l’on porte aux siens ?"
"La déclaration de la guerre nous a été annoncée en plein battage le vendredi 1er septembre 1939 par le bedeau qui était chargé de sonner le tocsin puis d’aller annoncer la funeste nouvelle à ceux qui étaient le plus éloignés du bourg. Je m’en souviens comme si c’était hier. Tout a été interrompu et figé dans l’instant : batteries, hommes et bêtes. Dès le dimanche matin, certains ont pris le chemin de la guerre au petit jour. En juin 1940, ce fut l’invasion : les Allemands ont pris position partout dans nos campagnes et se sont installés. Un matin, alors que j’allais à l’école, je me souviens des Allemands et des Italiens qui avaient envahi le bourg. Ils étaient partout. On percevait les événements tels qu’ils arrivaient, sans être prévenus de quoi que ce soit. On n’était au courant absolument de rien, nous ne recevions pas de nouvelles, ni de journaux, nous n’avions pas la radio, nous ne l’avons eu qu’en 1955, date à laquelle nous avons eu l’électricité. "


